Fred Cavayé adapte Les Misérables au cinéma avec Vincent Lindon en Jean Valjean et Tahar Rahim en Javert. Le film, financé par StudioCanal à hauteur de 35 millions d’euros, repose sur une relecture de l’œuvre hugolienne centrée sur le conflit moral de ses personnages.
Le mardi 12 octobre 2026, dans une capitale secouée par les manifestations lycéennes, Vincent Lindon et Tahar Rahim se confient sur cette nouvelle incarnation du roman de Victor Hugo. L’ironie n’échappe à personne: alors que les barricades républicaines de juin 1832 contre la Monarchie de juillet constituent le cœur de l’intrigue, ce sont les blocus étudiants qui bouleversent Paris ce jour-là.
Une fresque autour de la traque
Le film construit son architecture dramatique comme un duel entre deux hommes. Vincent Lindon incarne Jean Valjean, « taiseux et monumental », dans une quête perpétuelle. Face à lui, Tahar Rahim donne à l’inspecteur Javert une dimension jusqu’alors peu explorée au cinéma. La mise en scène épouse une esthétique de traque empruntée à Heat, le classique de Michael Mann.
Camille Cottin et Benjamin Lavernhe forment le couple des Thénardier en version « cocasse ». Noémie Merlant incarne Fantine, tandis que Marie Colomb, révélée dans la série Culte en tant que Loana, remporte le rôle d’Éponine, la fille cadette des aubergistes qui se sacrifie sur les barricades. Le casting français privilégie des visages « bankables » autour de ces figures centrales.
Un roman condensé en film
Tahar Rahim souligne l’exploit réalisé par le scénariste. Le roman originel, épais de 2500 pages, constitue « une radiographie de l’humain » – le défi consistait à tout « faire tenir en un film ». Rahim confie avoir trouvé frustrante une adaptation antérieure où Javert demeurait sous-exploité. Avec Cavayé, l’équipe a choisi de fouiller l’enfance du personnage pour éclairer « son origine sociale et familiale » et comprendre comment émerge cette obsession qui le pousse aux « eaux profondes de la Seine ».
Cavayé lui-même a formulé son parti pris de réalisation assis à la table d’écriture de Victor Hugo, place des Vosges, où l’écrivain (1802-1885) vécut avant son exil et débuta la rédaction du roman publié en 1862. Son intention: traiter « chaque personnage se débat[tant] entre le bien et le mal, pas seulement Jean Valjean ».
L’héritage politique du roman
Interrogé sur la résonance de l’œuvre face aux mouvements populaires actuels, Vincent Lindon pose Jean Valjean comme figure archétypale. « Tout mouvement populaire nous ramène aux Misérables. Tout est Hugo. » Il décrit le roman comme un « phare absolu » contenant « toutes les misères humaines ». Lindon y voit un « avertissement » lancé par Hugo au monde contemporain, un appel à « veiller aux injustices ». Son rôle dans le film l’y fait se sentir « passeur »: si la jeunesse actuelle peut s’en saisir, « on aura fait notre travail ».
Tahar Rahim prolonge cette lecture en insistant sur le message d’espoir que le roman transmet. La rédemption de Jean Valjean, l’évolution des enfants Thénardier, la révolte de Gavroche aux barricades, la jeunesse (Marius, Éponine, Gavroche) pointant « ses flèches vers l’avenir » malgré l’absence de pouvoir – tout cela incarne la possibilité de « faire le bien » et de « changer le monde ».
Vincent Lindon et le rôle ultime
Pour Lindon, Jean Valjean représente bien davantage qu’un rôle. Il énumère trois dimensions qui le traversent. D’abord, « la définition de l’admiration »: Valjean « donne tout », corps, cœur et âme. L’acteur reconnaît « n’avoir aucune chance d’égaler [son] personnage », tant Valjean « est plus fort, plus brave, plus humaniste, plus engagé, plus politique, plus courageux ». Il est « mythique ».
Ensuite, la rareté historique du rôle au cinéma. Avant Lindon figure une galerie de grands acteurs: Jean Gabin, Lino Ventura, Belmondo. « Qu’on le veuille ou non, il y aura [son] nom » dans cette lignée. Enfin, une dimension personnelle intime: « un fantasme lié » à l’absence du père. Valjean, dit-il, « c’est le rôle dans lequel mon père aurait aimé me voir ». Cette interprétation devient ainsi un dialogue avec les absents: « Valjean, Hugo et mon père sont au ciel mais pas moi. Je suis encore vivant, et je tiens la marmite pour eux en bas. »
Le financement de StudioCanal à 35 millions d’euros suivait le succès d’adaptations patrimoniales concurrentes produites par Pathé: Les Trois Mousquetaires et Le Comte de Monte-Cristo. Cette « grande fresque populaire » entend maintenant confronter son pari au public.
