La Fondation Louis Vuitton consacre une exposition à Gustave Fayet jusqu’au 8 mars 2027, révélant la trajectoire d’un collectionneur hors normes né en 1865 à Béziers. Fils de viticulteurs formé à la peinture, il a accumulé quelque 750 œuvres majeures, du Portrait de l’artiste au bonnet blanc de Cézanne au Van Gogh à l’oreille bandée et à la pipe, en passant par des Gauguin, Matisse et Picasso, tout en restant une figure méconnue de l’histoire de l’art moderne.
Gustave Fayet expose déjà dans les salons du Midi à l’âge de 20 ans. Son premier achat remonte à 1889: une toile d’Adolphe Monticelli, artiste marseillais. Dès lors, il orchestre ses acquisitions avec la rigueur d’un stratège, achetant, troquant, revendant selon les opportunités. En 1899, il négocie en bloc une quarantaine d’impressionnistes et de symbolistes provenant de la vente d’Armand Cabrol pour 20 000 francs – une manœuvre qui marque le vrai démarrage de sa collection. Un an plus tard, il acquiert le Portrait de l’artiste au bonnet blanc de Cézanne et confie à son ami Maurice Fabre son enthousiasme: « Il est magnifique. C’est une chose qui ira sûrement au Louvre un jour, dans cinquante ans ou dans cinquante siècles, peu importe. »
Un collectionneur qui achète comme un peintre
Son petit-fils, le général Alexandre d’Andoque, qui vient de publier une biographie de son aïeul chez Flammarion, explique que la pratique picturale de Gustave Fayet structure son regard de collectionneur. « Quand il regarde les œuvres, il le fait aussi avec son œil de peintre. Il connaît la difficulté qu’il y a à rendre un paysage, une atmosphère, une lumière. » Cette sensibilité lui permet de dialoguer d’égal à égal avec les artistes, comme l’atteste sa correspondance.
Galeries parisiennes et marchandage stratégique
Fayet fréquente assidûment les galeries de la capitale dès son installation à Paris en 1905, dans un hôtel particulier du 7e arrondissement. Chez Ambroise Vollard, il acquiert en 1901 un ensemble de Cézanne, Gauguin, Bonnard et Vuillard, auquel s’ajoute son premier Van Gogh, Les Arènes d’Arles, revendu au bout d’un an. Lucien Moline lui cède en 1902 Jane Avril dansant de Toulouse-Lautrec pour 2 100 francs. Au Salon d’automne de 1906, il achète onze œuvres de Matisse d’un coup. Ses fiches d’inventaire, conservées dans un coffret en bois et exposées à la Fondation, révèlent qu’il annote chaque transaction: prix, date, échanges ultérieurs. Sur le tableau Les Tapis rouges de Matisse, il écrit: « Échange à Drouot contre Marquet Notre-Dame. »
Béziérs, avant-garde et musée
Entre 1900 et 1904, Fayet exerce comme conservateur du musée de Béziers où il organise trois Salons d’art moderne, bravant l’hostilité du public. Il y expose dès 1901 Femme au bord de la mer de Pablo Picasso – seulement la deuxième présentation d’une œuvre de l’Espagnol en France. Ces initiatives témoignent de sa conviction inébranlable: en 1902, il écrit au peintre Odilon Redon que « rien ne nous arrête et nous continuons imperturbablement notre œuvre d’assainissement artistique ».
L’exposition réunit 750 œuvres et documents d’archives venus du monde entier. Sylvie Patry, commissaire générale invitée, révèle qu’il a fallu trois ans de négociations pour convaincre 109 prêteurs de se séparer temporairement de leurs trésors.
