Cristian Mungiu remporte la Palme d’or 2026 à Cannes avec « Fjord », un drame sur une famille roumaine chrétienne intégriste exilée en Norvège. Le film sort en salles le 19 août 2026 et explore les dangers de la polarisation à travers le choc entre deux systèmes de valeurs irréconciliables.
Vingt-trois ans après « 4 mois, 3 semaines, 2 jours », Cristian Mungiu décroche sa deuxième Palme d’or. « Fjord » raconte l’histoire des Gheorghiu, un couple composé de Lisbet, norvégienne, et Mihai, roumain, tous deux chrétiens très pieux. Avec leurs cinq enfants, ils s’installent dans un petit village de Norvège, au bord d’un fjord, et élèvent leurs enfants avec rigueur selon les préceptes de la Bible.
La rupture: quand l’école s’en mêle
Rapidement, les deux aînés des Gheorghiu nouent une amitié avec une adolescente norvégienne voisine. Peu après, les professeurs de l’école remarquent des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée des enfants. L’aide sociale à l’enfance ouvre une enquête pour suspicion de maltraitance. Pendant qu’elle se déroule, la décision tombe: les cinq enfants sont placés hors de la famille. Le couple se retrouve séparé de sa progéniture, sous surveillance d’une communauté norvégienne de plus en plus hostile.
Deux visions du monde face à face
Mungiu avait filmé la xénophobie ordinaire en Roumanie dans « R. M. N. ». Ici, il inverse le prisme. Son nouveau film met en scène la confrontation entre deux systèmes de valeurs radicalement opposés: la tradition rigoriste des Gheorghiu d’un côté, la vision progressiste de la Norvège de l’autre. Mais le réalisateur refuse la facilité manichéenne.
Dans sa première partie, le film charge la famille chrétienne aux principes rigides. Puis progressivement, la perspective change. C’est l’intolérance de la communauté norvégienne qui émerge – un racisme ordinaire, des comportements « dignes de l’inquisition » selon la source. Paradoxe mordant: cette Norvège qui proclame la liberté et la tolérance trouve très vite ses limites face à un système de valeurs différent du sien. L’arrivée d’un groupe de chrétiens extrémistes venus de Roumanie pour soutenir les Gheorghiu aggrave encore les tensions.
Les deux camps, également intolérantes
« Fjord » renvoie dos à dos deux communautés. Ni l’une ni l’autre n’échappe à l’intolérance. Ce qui fascine Mungiu, c’est cette polarisation croissante dans les sociétés occidentales: d’un côté les idées conservatrices, de l’autre les idées progressistes. Et le prix de cette polarisation? Les enfants des Gheorghiu, qui n’ont rien demandé, se retrouvent otages d’un affrontement d’adultes. Le film montre l’impasse: des communautés aux valeurs opposées ne peuvent pas coexister.
« Nous prétendons vivre dans un monde globalisé, mais nous n’avons jamais été aussi divisés », a déclaré Mungiu en conférence de presse à Cannes. Il refuse que son film dénonce simplement. Pour lui, « la vie est ambiguë, et si on veut filmer la vie, il faut montrer cette ambiguïté ». Le cinéma doit amener les spectateurs à remettre en question leurs opinions propres. « Nous vivons dans un monde où nous sommes dépossédés de notre liberté de penser », affirme-t-il. Son rôle: montrer qu’il ne faut pas être soumis à la pensée dominante.
Un microcosme pour décrire le macrocosme
Mungiu place la polarisation mondiale à l’échelle d’une famille, d’un petit village. Cette « gangrène » visible globalement prend racines « devant notre porte », où chacun peut penser et agir concrètement. C’est sa stratégie d’écriture: descendre du global au local pour montrer l’universel.
Renate Reinsve (lauréate de la Palme d’or d’interprétation en 2021 pour « La pire personne du monde ») incarne Lisbet en jeu retenu, une mère déchirée par la séparation d’avec ses enfants. Sebastian Stan (« The Apprentice ») compose le père, Mihai, avec une intensité sombre. La mise en scène de Mungiu est au cordeau: il déploie ce drame sur les paysages magnifiques de Norvège, un contraste volontaire avec la noirceur morale du récit.
L’œuvre roumaine qui regarde ailleurs
C’est la première fois que Mungiu quitte la Roumanie comme terrain de tournage principal. « Fjord » est une coproduction roumano-norvégienne, franco-scandinave (Roumanie, France, Norvège, Danemark, Finlande, Suède). Le réalisateur garde son regard de chroniqueur, mais le porte en Scandinavie. Le film dure 2 heures 26 minutes. Il sort le 19 août 2026 en France via le distributeur Le Pacte.
Avec cette Palme d’or, Mungiu consolide sa position de grand cinéaste européen. À la fois critique mordant de son propre pays et observateur lucide des contradictions de l’Occident, il filme l’incapacité des sociétés modernes à supporter l’altérité. Un diagnostic glaçant livré dans la beauté des fjords.
Sources
- Cristian Mungiu’s ‘Fjord’ wins Palme d’Or at 2026 Cannes Film Festival, ' Minotaur', ' The Black Ball', ' Fatherland' take prizes | Screen
- Cannes 2026: Cristian Mungiu remporte la Palme d' or avec
- Cannes 2026: Cristian Mungiu, une seconde palme d' or…
- Fjord (film) – Wikipedia
- Romanian director Cristian Mungiu' s ' Fjord' wins top prize at Cannes – OPB
