Pendant l’Occupation nazie, le théâtre parisien connaît un paradoxe: alors que des salles affichent complet, les résistants demeurent rares dans le milieu artistique. Sylvain Itkine, comédien et metteur en scène juif, incarne cette exception en combinant carrière théâtrale et engagement clandestin, notamment au sein du réseau Franc-Tireur.
Entre 1940 et 1944, le monde du théâtre français se divise. Certains choisissent l’exil volontaire, à l’image de Louis Jouvet qui part en tournée à l’étranger. La majorité, cependant, opte pour une continuité professionnelle en restant en France occupée. Parmi ces deux pôles s’inscrit une troisième voie, rare et dangereuse: celle de ceux qui poursuivent leur art tout en combattant l’ennemi de l’intérieur.
Un homme de théâtre complet
Sylvain Itkine incarne cette dualité périleuse. Fils d’un juif lituanien ayant fui les pogroms et d’une mère juive alsacienne d’origine russe, il abandonne en jeunesse son apprentissage de sertisseur de pierres précieuses pour se consacrer entièrement au théâtre. Ses débuts professionnels le mettent aux côtés de Michel Saint-Denis (1897-1971), une figure majeure du théâtre français qui gagnera Londres pour rejoindre Charles de Gaulle et prêter sa voix aux bulletins d’information français de la BBC, notamment à la fameuse chronique « Les Français parlent aux Français ».
Politiquement très à gauche, Itkine fonde le groupe Mars dans les années 1930, mouvement militant pour « un théâtre du peuple ». Il cofonde également Le Théâtre des Cinq avec Jean-Louis Barrault et remporte un grand succès artistique en 1937 avec sa mise en scène d’Ubu enchaîné d’Alfred Jarry. La même année, il apparaît au cinéma dans La Grande Illusion, le film de Jean Renoir, en incarnant le lieutenant Demolder.
De la scène à la clandestinité
Soldat pendant la Seconde Guerre mondiale, Itkine se replie à Marseille après la défaite de 1940. C’est là qu’il imagine une stratégie brillante: cofonder Le Fruit mordoré, une coopérative ouvrière produisant des friandises à base de fruits. En apparence, une simple entreprise commerciale. En réalité, un réseau de couverture pour ses activités clandestines.
Le projet connaît un succès remarquable. La coopérative emploie jusqu’à 200 personnes et génère un million de francs de recettes en 1941 – un chiffre considérable pour l’époque. Pour Itkine, ce gagne-pain légitime offre bien plus qu’une simple source de revenus: ses déplacements en tant que directeur commercial dans la région lui fournissent un prétexte idéal pour masquer ses véritables activités. Il s’engage dans le réseau Franc-Tireur, où il assure des responsabilités en renseignement militaire.
Une exception dans un milieu compromis
Pendant ce temps, à Paris occupée, la majorité des gens de théâtre poursuivent leurs carrières sans engagement résistant. Jean Anouilh et Jean-Paul Sartre, notamment, font carrière sous l’Occupation. Le spectacle continue, les salles affichent complet. Le paradoxe est saisissant: le contexte de guerre et de répression n’empêche pas le théâtre de prospérer, mais ne le pousse pas davantage à la rébellion.
Charlotte Delbo, secrétaire de Louis Jouvet, représente une autre exception notable. Contrairement à son employeur qui quitte la France, elle choisit de s’engager dans la Résistance. Elle et Itkine figurent parmi les rares du milieu théâtral à combiner art et action clandestine, là où l’immense majorité de leurs confrères privilégie la survie professionnelle.
La vie derrière le sourire
Une photographie en noir et blanc, datée de 1940-1942, nous montre Itkine dans une rue de Marseille aux côtés de Robine Bahloul, la femme de sa vie. Il a la trentaine, veste sur l’épaule, chemise ouverte, des livres et journaux à la main. Le sourire qu’il arbore ne trahit rien de la tension qui l’habite: un homme traqué, juif en période de persécution systématique, résistant dans un contexte où la délation menace constamment, animateur d’une entreprise prospère servant de paravent à l’engagement clandestin.
Le portrait figé de ce moment marseillais cristallise un choix personnel radical. Quand la majorité du milieu théâtral français s’accommode de l’Occupation, continuant à créer et à se faire applaudir sous la botte nazie, Itkine incarne la minorité qui refuse cette acceptation tacite. Son histoire soulève une question intemporelle: comment l’art et la conscience peuvent-ils coexister en temps de crise? Pour lui, pas de contradiction. Le théâtre reste son domaine, mais l’urgence historique prime.
Cette trajectoire particulière – homme de théâtre complet, fondateur d’une coopérative prospère, résistant affecté au renseignement militaire – révèle une facette moins connue de la vie culturelle en Occupation: celle des hommes et femmes qui refusent de choisir entre leur vocation artistique et leur devoir civique, acceptant les risques extrêmes que cette dualité implique.
