Depuis la fermeture du détroit d’Ormuz le 28 février 2026, environ 1 500 grands navires restent bloqués dans le golfe Arabo-Persique. Sur leurs coques immobiles, une vie marine foisonnante s’accumule: algues, bactéries, coquillages, vers, éponges. Les scientifiques alertent: à la réouverture du corridor, chaque navire pourrait devenir un vecteur d’invasion d’espèces exotiques à travers les océans.
Le phénomène porte un nom technique: le biofouling. C’est l’accumulation progressive d’organismes marins sur les parties immergées des navires et dans leurs réservoirs d’eau de ballast. Habituellement, ce processus reste limité parce que les navires sont en mouvement constant. Mais au détroit d’Ormuz, la situation est devenue exceptionnelle. Des centaines de navires supplémentaires attendent également dans le golfe d’Oman. Tous restent à l’ancre depuis des mois, créant les conditions parfaites pour une colonisation biologique massive.
Le biofouling accélère après dix jours d’immobilité
La croissance des organismes marins sur une coque n’est pas instantanée. Elle obéit à un calendrier biologique précis. Le biofouling entre dans sa phase de croissance rapide après environ dix jours seulement d’immobilité. C’est un seuil critique. L’Organisation maritime internationale juge déjà problématiques les escales dépassant 18 à 30 jours. Au détroit d’Ormuz, les durées d’escale atteignent en moyenne des durées quarante fois supérieures aux un à trois jours habituels. En clair: ces navires restent à l’arrêt pendant des mois, pas des jours. Les eaux du golfe Arabo-Persique, très chaudes et très salées, accélèrent encore ce processus biologique. C’est un terreau idéal pour les espèces marines qui prospèrent dans ces conditions.
Concrètement, on retrouve sur ces coques: du plancton, des algues, des bactéries, des virus, mais aussi des créatures plus visibles comme des coquillages, des vers et des éponges. Cette accumulation n’est pas juste un encrassement cosmétique. Elle représente un réservoir potentiel d’espèces prêtes à voyager une fois le navire remis en route.
Des radeau biologiques vers les grands ports mondiaux
La vraie menace commence à la réouverture du corridor. Quand la circulation reprendra, chaque coque pourrait agir comme un radeau d’espèces venues du Golfe vers les grands ports du monde. Les trajets commerciaux dissémineraient alors des charges anormalement élevées d’algues, de crustacés et de micro-organismes. Les ports d’escale couvrent une géographie mondiale: des hubs asiatiques jusqu’à Rotterdam ou Algésiras. C’est à cette étape que le biofouling devient une menace d’invasion.
Des chercheurs coordonnés par le Centre des sciences environnementales de l’Université du Maryland et l’Institut océanographique de Woods Hole ont analysé ce risque. Leur travail, relayé par la Radio Télévision Suisse, paraît dans la revue spécialisée Biological Invasions. Leur diagnostic est sans détour: le risque d’une “super-propagation mondiale” existe si les contrôles restent limités lors de la réouverture.
La moule zébrée: le précédent qui inquiète les biologistes
L’histoire récente offre un précédent glaçant. La moule zébrée Dreissena polymorpha a emprunté un chemin similaire. Arrivée en Amérique du Nord par les eaux de ballast de navires, elle a éliminé des dizaines d’espèces de moules endémiques et endommagé des usines hydroélectriques. Depuis, elle a gagné l’Europe, atteignant la Suisse en 2014. Une seule espèce invasive a provoqué une cascade de perturbations écologiques et économiques. Le phénomène se reproduirait-il à plus grande échelle au départ des navires bloqués? C’est l’inquiétude centrale des scientifiques.
Cette analogie n’est pas une simple comparaison rhétorique. Elle explique pourquoi les biologistes qualifient la situation d’inédite. La flotte immobilisée au détroit d’Ormuz accumule potentiellement une charge biologique sans précédent, amplifiée par des durées d’escale exceptionnelles. Aucune situation historique comparable n’a offert un test naturel de cette ampleur.
Les garde-fous possibles: nettoyage et surveillance
Selon les biologistes, la trajectoire de cette crise n’est pas écrite d’avance. “Le fait que la situation dégénère en un événement de super-propagation mondiale dépendra moins des organismes déjà accumulés à bord des navires que de la rapidité, de la coordination et de l’efficacité des interventions ultérieures”, soulignent les chercheurs. En clair: ce qui se fera après compte plus que ce qui s’est déjà fait.
L’étude recommande un arsenal de mesures concrètes. D’abord, un nettoyage et une surveillance systématiques des coques avant le départ de chaque navire du détroit. Ensuite, une vigilance accrue dans des ports stratégiques: les sentinelles du Moyen-Orient, du sous-continent indien, d’Asie du Sud-Est, mais aussi le Pirée, Algésiras et Rotterdam. Ces carrefours maritimes majeurs pourraient bloquer la dissémination en aval si le protocole fonctionne.
L’Organisation maritime internationale dispose déjà d’outils. Elle a révisé ses lignes directrices sur la gestion du biofouling en 2023. Existent aussi des projets comme GloFouling et TEST Biofouling. L’application rigoureuse de ces cadres au cas du détroit d’Ormuz serait un test grandeur nature pour la biosécurité maritime. Le défi: passer de protocoles théoriques à une mise en œuvre coordonnée, rapide et efficace à l’échelle d’une flotte de 1 500 navires et plus, dispersée entre deux mers.
Sources
- La réouverture du détroit d' Ormuz pourrait engendrer une invasion d'…
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