Un film russe pour les Oscars au nom de la France. Andreï Zviaguintsev, cinéaste exilé, voit son long-métrage « Minotaure » choisi mercredi 16 septembre pour représenter l’Hexagone aux Oscars du 14 mars prochain. Financé par des producteurs français et primé à Cannes, ce thriller psychologique dénonce, à travers une allégorie du régime russe, le cynisme des élites face à la guerre en Ukraine.
Ce mardi matin sur la scène du Festival de Cannes, en mai dernier, Andreï Zviaguintsev s’était levé. Autour de lui, le silence pèse lourd. Le réalisateur de 62 ans, exilé en France, prononce alors des paroles qui résonnent comme un cri: il implore le président Poutine de “mettre fin à cette boucherie” et au “carnage”. La riposte arrive vite, acide. Le Kremlin rétorque que le cinéaste n’a jamais “condamné le massacre” perpétré à partir de 2014 par l’Ukraine dans le Donbass. Zviaguintsev répond du tac au tac: seule une sortie de guerre ferait sens. “Rien de bon ne pointe à l’horizon hormis le chagrin et les larmes”, énonce-t-il, évoquant “les membres arrachés de vos concitoyens au nom d’un but illusoire”.
Ce contexte brûlant entoure désormais son nouveau film. « Minotaure », auréolé du Grand Prix de Cannes, a été préféré mercredi à quatre autres candidatures françaises: « La Bataille de Gaulle – L’Age de fer », « Le Corset », « La Gradiva » et « L’Inconnue ». Produit par Charles Gillibert (CG Cinéma) et Nathanaël Karmitz (MK2 Productions), avec le soutien du CNC et une coproduction allemande, le film répond aux critères du règlement des Oscars malgré son origine russe.
Une Russie qui dévore ses enfants
L’intrigue? Dans la Russie contemporaine, un chef d’entreprise provincial (Dimitri Mazourov) découvre l’infidélité de sa femme (Iris Lebedeva). Mais le film ne s’arrête pas là. Pour envoyer quatorze de ses employés sur le front ukrainien, il doit les désigner lui-même. Le réalisateur construit une allégorie brutale: les décideurs politiques et économiques arrangent le système pour que ce soient les citoyens les moins productifs qui partent à la guerre. Le Minotaure du titre – ce monstre grec au corps d’homme et à la tête de taureau, partagé entre raison et pulsions – devient la figure du régime russe qui dévore sa propre population.
Zviaguintsev pense son film comme une réplique contemporaine du thriller psychologique « La Femme infidèle » de Claude Chabrol (1969). Tourné en Lettonie, « Minotaure » expose le délitement moral d’une société où les arrangements entre élites permettent aux dégâts de la guerre de retomber sur les plus vulnérables.
Le chemin vers la statuette
La candidature française devra franchir plusieurs étapes avant le podium. L’Académie annoncera le 21 janvier les cinq films retenus dans la catégorie film international. Zviaguintsev aura face à lui des concurrents de poids: « Soudain » de Ryūsuke Hamaguchi (Japon), avec Virginie Efira; « La Bola Negra » de Los Javis (Espagne), avec Penelope Cruz; « Coward » de Lukas Dhont (Belgique); « Everytime » de Sandra Wollner (Allemagne).
En France, « Minotaure » sera en salles le 14 octobre. Pour ce cinéaste aux précédents films « Faute d’amour » et « Léviathan », déjà reconnus sur la scène internationale, la course aux Oscars s’amorce.
